Par les damné.e.s de la terre

Album - Chanson, Article

Par les damné.e.s de la terre est un projet mené par le rappeur Rocé, en collaboration avec l’historien Amzat Boukari-Yabara et la chercheuse Naïma Yahi. Ce projet prend la forme d’une compilation, sortie en 2018 sur le sous-label d’Hors Cadres, Collection Mémoire. Cette compilation rassemble des morceaux rares, oubliés, d’artistes issu.e.s pour la plupart des anciennes colonies françaises, qui chantent en français, mais sont laissés pour comptes des médias français et de l’imaginaire collectif. 

Rocé s’éloigne donc du milieu du rap français, pour définir une identité commune aux enfants des diasporas, leur faire (re)découvrir la culture de leurs parents, de leurs grands-parents. Une histoire qui mêle luttes anticoloniales, luttes ouvrières, exils, et qui exhorte à garder la tête haute, à être fièr.e de son passé, de son héritage.

En apportant cet éclairage historique, Rocé espère inspirer les réflexions de la période actuelle, en brisant des tabous, et en empêchant une réécriture de l’histoire par les dominants.

Se côtoient sur ce disque musiques du Gabon, de Guyane, du Burkina Faso, discours d’Hô Chi Minh (Leader communiste et anti impérialiste du Viêt Nam), psychédélisme du Groupement Culturel Renault. Le disque s’accompagne d’un livret très fourni, qui revient sur le contexte particulier de chacun des morceaux sélectionnés, l’histoire de celles et ceux qui en sont à l’origine, accompagné d’une citation de Jacques Rancières :

Voir ce qui n’avait pas lieu d’être vu, faire entendre comme discours ce qui n’était entendu que comme un bruit

11’30 contre les lois racistes

Album - Chanson, Article

Retour sur un morceau emblématique du rap français des années 90. 11’30 contre les lois racistes est une prise de position forte, un des meilleurs exemples d’engagement direct à travers la musique. En effet, “qui prétend faire du rap sans prendre position ?” Cette phrase, qui provient du morceau d’Arsenik “Boxe avec les Mots”, a été reprise à toutes les sauces par de nombreux rappeurs. Aujourd’hui en s’ouvrant à un public extrêmement large et en devenant la musique numéro 1 en france, le rap a en partie perdu cette dimension engagée qui l’a caractérisé dans les années 90. Les rappeurs avaient alors conscience d’occuper un rôle de porte-paroles des banlieues, et n’hésitaient pas à porter un message fort dans leurs morceaux.

Enregistré en 1997, année où sort également le film à la BO mythique Ma 6-T va crack-er, et deux ans après les émeutes de 1995, se succèdent au micro bon nombre de poids lourd de l’époque : Assassin, Akhenaton et Freeman d’IAM, ou encore Passi et Stomy Bugsy du Ministère Amer, accompagnés d’une multitude de rappeurs moins connus. On entend du français, mais également du créole ou du wolof. Ce morceau est déjà mémorable de part sa durée, le nombre et la diversité de ses participants. Revenons sur le contexte de l’époque, contre qui et contre quoi ce morceau a-t-il précisément été enregistré ? Qui en est à l’initiative ?

Depuis 1995, le MIB (Mouvement de Libération des Banlieues) lutte contre le racisme d’état, les discriminations et les crimes policiers de plus en plus nombreux sur les populations issues de l’immigration. (20 ans avant l’affaore Adama Traoré) Dans ce contexte le ministre de l’intérieur de l’époque, Jean Louis Debré, souhaite passer des lois pour durcir les conditions d’accueil des étrangers. Des mobilisations massives sont organisées, et ce morceau est un soutien direct à ces mobilisations (100% des bénéfices sont reversés au MIB). Des thèmes plus larges sont aussi abordés, comme l’expulsion de l’église Saint-Bernard occupée par des sans-papiers, ou les lois Pasqua de 1993 qui durcissaient déjà les conditions de séjour des étrangers en France.

Les revendications y sont directes et précises, évoquées dès l’introduction du morceau par Jean-François Richet (producteur du morceau, par le biais de la structure créée pour l’occasion Cercle Rouge) et Madj d’Assassin Productions:

 » Loi Deferre, loi Joxe, lois Pasqua ou Debré, une seule logique : la chasse à l’immigré. […] Un Etat raciste ne peut que créer des lois racistes. Alors assez de l’antiracisme folklorique et bon enfant dans l’euphorie des jours de fête. Régularisation immédiate de tous les immigrés sans papiers et de leurs familles. Abrogation de toutes les lois racistes régissant le séjour des immigrés en France. Nous revendiquons l’émancipation de tous les exploités de ce pays. Qu’ils soient français ou immigrés. »